Introduction

   n°27: Mémoires de la reine Marau Taaroa, dernière reine de Tahiti
   Traduit par sa fille, la princesse Takau-Pomaré, Paris, 1971, Prix: 150 F; 22,87
          Marau, la dernière reine de Tahiti, écrivit en anglais des Mémoires où elle retrace, en autres choses, l'éclatant et merveilleux passé traditionnel du noble clan des Teva. Un demi-siècle, son manuscrit demeurera connu seulement de quelques intimes. Nous devons à sa fille, la Princesse Takau, d'en avoir mené à bien la traduction. Elle l'a fait précéder d'une introduction où elle trace une esquisse biographique de sa mère.
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PREFACE (retour)

   Ma mère naquit le 20 avril 1860. Elle était la troisième fille de la Princesse Ariioehau, la princesse de la Paix, et d'Alexandre Salmon dont le mariage n'avait pu avoir lieu que grâce à l'appui de la Reine Pomare IV, cousine et sœur d'adoption de ma mère. Pomare suspendit à cet effet pendant trois jours une loi édictée par les missionnaires en 1835, loi qui interdisait toute union entre étrangers et indigènes dans le but d'empêcher quiconque de prendre influence dans le pays au détriment des missionnaires. Suivant la coutume, ils reçurent pour nom de mariage celui d'Ariitaimai, prince venu de la mer, Alexandre Salmon, anglais, étant venu par la mer. " Quand arriva mon tour d'être envoyée à l'école, écrira Marau dans ses " Souvenirs ", encore inédits, Narii, un de mes frères se trouvait en Australie, à Sydney, ainsi qu'Arthur, l'aîné de mes neveux Brander. Ma mère, dont j'étais, je crois, la préférée, décida de m'y mener elle?même avec Moetia, une de mes aînées qui précédemment expédiée en Angleterre, avait tant pleuré qu'on avait du la renvoyer. Nous emmenions aussi avec nous ma plus jeune sœur Pri... Nous nous embarquâmes sur le " Tauera ", et relâchâmes, entre autres, à l'île de Vaitutaki, archipel Cook, dont le très vieux Roi Niu Mauatini avait eu la surprise de voir ses dents repousser après les avoir toutes perdues... " Arrivées à Sydney, ma mère prit un appartement dans Macquarie street... pas loin du " Young Ladies College " de Miss Flower où nous fûmes installées comme pensionnaires sitôt après son départ... C'était en 1869, comme je venais d'atteindre ma neuvième année. " Je me rappelle encore la curiosité de nos petites camarades quand elles nous virent arriver avec la belle princesse tahitienne, notre mère, qui avait un si grand air. Mais j'ai conservé très peu de souvenirs de mon temps de pension, n'étant pas de celles qui le tiennent pour le meilleur de leur vie... Ce qui me déplaisait le plus c'était d'être plongée de bon matin dans un bain d'eau froide, en plein hiver. Après quoi on déjeunait et on allait faire une marche avant de se mettre au travail. Une autre de mes aversions était le mouton, pourtant excellent en Australie... Pendant les vacances, nous allions dans les Montagnes Bleues... Il y avait beaucoup de chats, espèce d'animal qui m'est en horreur... Je suis restée à Sydney jusqu'en 1873... " A peine Marau était?elle de retour dans son île, que des envoyés de Kamehameha, roi des îles Hawaii, vinrent demander sa main pour son fils cadet, le prince Liliohoku. Suivant la coutume sa mère, Ariitaimai, réunit la famille pour la consulter sur la réponse qu'il convenait de faire. La Reine Pomare IV qui en faisait partie s'opposa formellement à ce qu'on la laissât partir, déclarant qu'elle la voulait pour son second fils, devenu son héritier depuis la mort de l'aîné. C'était, comme on le sait, la constante politique des Pomare. De race étrangère au pays, ils éprouvaient le besoin de s'allier le plus étroitement possible avec notre famille afin que son autorité et ses titres ancestraux vinssent, en quelque sorte, légitimer l'usurpation que les circonstances et l'appui des Missionnaires leur avait jadis permis. Ariitaimai, se souvenant que son mari n'avait jamais voulu donner sa fille Titaua au fils aîné que la reine avait perdu, non plus qu'une autre fille, Moetia, à son cadet, mais ne voulant pas non plus blesser sa sœur d'adoption par un refus péremptoire, s'en remit à la décision du conseil de famille lequel finit par céder aux instances répétées de la Reine. Et voilà comment, sans avoir seulement été consultée, Marau fut fiancée au futur roi de Tahiti, âgé de 36 ans, alors qu'elle n'en avait pas encore 15. MARIAGE Ce fut le 28 janvier 1875, trois mois avant ses quinze ans, qu'eut lieu le mariage de Marau avec S.A.R. Ariiaue, second fils de la Reine Pomaré et son héritier probable. La fête dura douze jours. Vingt?deux districts de Tahiti et de Moorea y prirent part, sans compter les gens des îles Sous?le?Vent, des Tuamotu et d'ailleurs. Un navire de guerre avait été chercher les envoyés des îles distantes. " Les autres détachements arrivaient dans de grosses embarcations flanquées de pirogues plus légères, toutes chargées à couler bas de monde, de provisions et de cadeaux... Elles s'annonçaient du plus loin par des batteries effrénées d'énormes tambours en peau de requin et de " toere "... Nous reconnaissions chaque district au son particulier de ses grands tambours ". Dès leur arrivée, les divers districts se rendaient à leur cantonnement. Là, ils avaient vite fait de se construire des abris " car nous étions en pleine saison des pluies. Le temps de revêtir les costumes préparés tout exprès, à la mode ancienne, de charger coquettement les présents, et l'on se rendait au palais pour la salutation et la présentation des aliments avec un cérémonial dont l'étiquette remontait aux âges immémoriaux ". Les orateurs des districts commençaient par saluer la reine en débitant avec emphase son faateni, sa glorification; on rappelait les noms et les titres de chacun dans la langue fleurie spéciale des arii. " Voici celui de ma grand?mère Arii Manihinihi, princesse de Moorea, où elle portait le nom d'un de ses ancêtres, Marama, la lune, mot changé depuis en " avae " dans la langue commune. Marama est le arii sacré qui se tient au haut du ciel, La femme devant laquelle on se prosterne sur les marae Eimeo et Nuurua Par la puissance de Taaroa et de Tane, les dieux primordiaux Le Arii qui revêt le vêtement rouge des dieux sur le marae Tefano Le Arii entouré d'arc?en?ciel sur la marae Punaaula... Vous êtes la petite?fille de Raamaurirere ? l'astre soleil qui se meut Vous êtes un arii prééminent Le arii des traînées rouges du ciel La femme qui mange la cervelle des dieux sur le Marae Atituahine La femme qui mange les yeux des dieux sur le marae Tefano. Suivait, dans le même style, l'énumération des provisions offertes, avec l'indication des donateurs et des provenances. Il y avait là des régimes de bananes qui avaient été " préalablement enfouis dans des silos chauffés, afin de leur donner une belle coloration dorée qui les rendit plus dignes d'être offerts à la Souveraine... Les femmes de Moorea avaient apporté de longues bandes de franges blanches et jaunes fabriquées avec l'écorce de " purau " et destinées à l'ornementation des salles de festin et de bal. Tout de rouge habillées, elles les tenaient à hauteur d'épaule, et leur marche fière et rythmée par les tambours ressemblait à quelque procession de danseuses sacrées ". " Après réponse par l'orateur de la Reine, le " himene " de présentation était entonné par tout le district qui se retirait ensuite en bon ordre, cependant que les " teuteu ", serviteurs du palais, enlevaient prestement les provisions qui venaient d'être déposées, aidés par quiconque voulait profiter du droit qu'avait chacun de se servir luimême de ce genre d'offrandes appelées " maa haru ", le manger qui s , attrappe ". Les orateurs rivalisaient d'éloquence... " Je revois encore celui de Paea. De petite taille, nerveux, la figure barrée d'une paire de moustaches blanches qui tranchaient fortement sur son teint bistré. Il était revêtu d'une sorte de puncho jaune et rouge, le " tiputa " d, autrefois agrémenté de bandes noires ". Il dit à la Reine: " En réponse à votre invitation, nous avons dépouillé les montagnes du sommet à la base, dévasté nos plaines du pied des collines jusqu'au bord de la mer. Celle?ci a été mise à contribution. Notre district n'est plus qu'une solitude. Vous avez devant vos yeux sa population tout entière : hommes, femmes, enfants accourus pour partager votre joie de souveraine ". " La Reine Pomare, son fils, moi, les deux familles et un certain nombre d'invités, nous nous tenions sous la vérandah. Le défilé se prolongea durant deux journées consécutives. Assise sur sa natte, jambes croisées, la tête penchée en avant, la reine semblait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle. Mais son attitude dissimulait mal son émotion ". Le mariage lui?même, le repas qui suivit et le bal furent des cérémonies réglées à l'européenne. Orpheline, Marau est conduite par le capitaine Dunett, vieil ami de la famille et son subrogé tuteur. Elle porte une robe de satin blanc sans aucune espèce d'ornement, avec un long voile blanc d'une grande finesse. Elle sera mariée trois fois : une fois par l'officier de l'Etat civil, une seconde par le ministre protestant, le pasteur Vernier, et une troisième par le ministre protestant anglais, Mr Green. La lecture des actes prit un temps considérable. " Mais surtout fut remarqué, dit un compte rendu de l'époque, la grâce du E, oui ! prononcé par la princesse qui l'a accentué avec cet admirable mouvement de tête par lequel les tahitiennes expriment l'assentiment avec tant de charme... La bonne Reine s'est montrée vivement émue et a caché ses larmes derrière son éventail ". Mais la tradition tahitienne reprend avec l'offrande des cadeaux que les indigènes apportent en interminable file indienne. " C'est mon oncle Maheanuu, à la tête du district de Faaa, qui ouvre la marche. Il est revêtu d'un superbe " tiputa " entièrement garni de " revareva ", lamelles intérieures de la feuille naissante du cocotier, qui forment des flots de rubans d'une blancheur et d'une légèreté sans pareille. Parvenu devant moi, il s'en dépouille pour le placer sur mes épaules... mais je me hâte de le passer à quelqu'un d'autre, ainsi que tous les vêtements dont je vais me trouver gratifiée à profusion... Inlassablement les indigènes montent et descendent l'escalier, apportant des présents de toutes sortes. Je n'en finirais pas si je voulais dire tout ce qui nous a été présenté: perles des Tuamotu que je distribuai autour de moi, à l'exception d'une seule, en forme de poire, gardée en souvenir, mais perdue peu après, bois travaillé, modèles de pirogues, bijoux fabriqués par des Chinois avec des boursouflures d'huîtres perlières ou des motifs en corail rouge, couronnes en plumes rouges et jaunes, couleurs qui jouaient chez nous le même rôle que la pourpre ailleurs, rouleaux de nattes, depuis les gigantesques jusqu'aux minuscules, ce qu'on appelait " ruru ", ballot, cadeau spécialement réservé aux " arii "; tapa, " tifaifai ", colliers en coquillages ou en graines enfilées, couronnes de fleurs naturelles ou artificielles par centaines, flots de " revareva ", chapeaux en toute espèce de paille... enfin tout ce que nos Îles ou notre artisanat produit de plus précieux "... " Après dîner, il y eut un grand bal, dansé à l'européenne, dans le palais mais à la tahitienne tout alentour par une de ces nuits comme on n'en voit que chez nous, avec une lune à son déclin que n'éclipsaient pas trop les étoiles et cette fraîcheur délicieuse qui tombe le soir de nos montagnes. De temps en temps, la Reine exigeait que je valse seule avec un bon cavalier, pour voir danser " la bru de Tahiti " comme elle se plaisait à dire. " Les réjouissances se continuèrent encore pendant les deux journées suivantes... Je n'exagère rien en disant qu'elles furent inoubliables "... et, aujourd'hui, nous pouvons ajouter, historiquement, sans doute, la dernière grande cérémonie du Tahiti d'autrefois. DIFFICULTES CONJUGALES Ce mariage, aussi disproportionné par l'âge que par une éducation totalement différente était voué à l'échec. Le caractère respectif des conjoints ne facilitait pas non plus la bonne harmonie du ménage. Puisque je vous parle de ma mère, et que je ne saurais passer sous silence certains événements historiques si intimement liés à sa vie, je ne pense pouvoir mieux faire que de puiser dans ses " Souvenirs " recueillis, par moi en 1932, pour vous les faire raconter par elle?même. " Le prince s'étant bientôt livré à des déportements tels qu'il me devint très vite impossible de les tolérer. Leur accumulation me fit, à la longue, demander le divorce prononcé en ma faveur par le jugement du tribunal civil de Papeete en date du 25 janvier 1888. On comprendra le scrupule auquel j'obéis en ne rapportant pas mes griefs ici, de même qu'en m'abstenant de reproduire le dispositif où ils sont reproduits. Mais mon mari et moi, n'avions pas attendu les formalités judiciaires, de récente importation à Tahiti, pour reprendre tous deux notre complète indépendance, ? comme cela se pratiquait autrefois chez nous. " La Reine [Pomare] avait du reste été la première à me retirer de chez son fils, où je m'étais installée lors de notre entrée en ménage, pour me prendre chez elle et m'y donner un appartement de trois pièces, meublées par elle?même avec la prévenance qu'elle me témoignait en toutes circonstances. Pas plus qu'elle ne manqua jamais de m'emmener avec elle, cherchant à me divertir et à me faire oublier les torts du Prince... " Malgré la bienveillance de la Reine à mon égard, on comprend que la vie au palais ne fut pas toujours gaie pour moi... Je lisais beaucoup ou m'amusais à tresser des chapeaux, à confectionner des " tifaifai "... J'allais volontiers me baigner dans la rivière de la Fautaua... chantée par Loti. On s'y rendait généralement en pique?nique pour passer là une partie de la journée avec de quoi faire la cuisine à la tahitienne, et le bain en commun était une de nos réjouissances favorites... " Le temps n'amenant aucune amélioration, au contraire, dans les rapports entre mon mari et moi, je m'étais retirée chez ma mère, dans la grande maison en face du palais que j'occupe encore. Mais la Reine ne m'en conservait pas moins toute son affection, et il ne se passait guère de jour sans que nous allions la voir ou qu'elle vint nous surprendre. Elle était généralement accompagnée par deux jeunes suivantes, dont l'une portait son tabac. Je me souviens avec émotion d'une fois où nous la vÎmes arriver trottant menu et vite comme d'habitude, la tête baissée toujours, et relevant de sa main un coin de sa robe qu'elle portait longue, de sorte que ses pieds nus étaient découverts jusqu'à la cheville. On la saluait au passage, mais elle se contentait de répondre par un signe de tête sans la redresser. Lorsqu'elle fut chez nous, elle s'assit près de moi et me fit signe de faire partir nos suivantes. Après leur départ, elle me tendit deux petits rouleaux contenant en pièces d'or, la modeste somme de cinq cents francs qu'elle m'allouait tous les mois, pour mes dépenses personnelles et me dit : " Je viens de passer chez Maria, la marchande de nouveautés, elle a reçu de belles étoffes de soie. Je lui ai annoncé votre visite, allez?y et choisissez ce qui vous plaira, c'est moi qui vous l'offre ". " D'autant plus touchée de sa bonté que je connaissais très bien ses embarras d'argent, je l'embrassai, ce qu'elle ne tolérait que de très peu de gens et la remerciai, répondant que je n'avais besoin de rien. ? " Si, si, insista?t?elle, je le veux. Il va bientôt nous arriver des bateaux de guerre. Il y aura des réceptions et je tiens à ce que vous soyez la plus belle. Seulement n'en dites rien à Moe ni à la femme de Teriitapunui ? ses deux autres belles?filles ? qui sont jalouses de vous. " Pauvre Reine ! Ses seuls moments de détente étaient ceux qu'elle passait en compagnie de ma mère chez qui elle venait volontiers prendre ses repas et coucher, et je les entendais rire ensemble, ce qui n'arrivait pas souvent à Pomare Vahine, même avec ses enfants. Quand j'étais restée quelque temps sans aller la voir, elle m'envoyait chercher : ? Pourquoi ne venez?vous pas ? me demandait?elle. C'est à cause de lui (mon mari) ? N'y faites pas attention et venez tout de même. " MORT DE LA REINE POMARE " Le 17 septembre 1877, de très bonne heure le matin, on vint appeler ma mère de la part de la Reine, et comme nous n'étions pas à la maison, ni elle ni moi, trois messagères furent expédiées pour nous prévenir que la Reine était très mal et nous demandait d'urgence. Nous courûmes au palais où nous la trouvâmes affalée sur un canapé et déjà sans connaissance. Ma mère l'appela à différentes reprises mais ne put en retirer qu'une sorte de gémissement inarticulé... Elle déchira sa robe de haut en bas, et, suivant notre pratique, se mit à la masser avec de l'huile de coco, pendant qu'on allait chercher un médecin. Nous apprîmes alors qu'elle était allée comme d'habitude faire ses ablutions matinales... et que c'était en remontant de là qu'elle avait été prise d'une défaillance. Le chef du service de santé et son second arrivèrent sur les entrefaites, mais ne purent rien pour la ranimer, nous déclarant qu'elle succombait à une crise cardiaque. Elle était dans sa soixante?cinquième année et la cinquante?et?unième de son règne... " " Avant la levée du corps, il y avait eu toute la suite des " faateni ", glorification et discours prononcés par les chefs des districts, ou leurs orateurs, pour saluer la Reine une dernière fois. Ces chefs étaient encore des chefs héréditaires, descendant des " arii " qui étaient restés plus ou moins indépendants jusqu'à l'avènement des Pomare, et leurs districts les tenaient pour non moins nobles et sacrés que ces derniers ". Parmi les discours prononcés à l'occasion des funérailles de Pomare vahine, l'orateur de Moorea s'était exprimé ainsi : " 0 Punuateraitua ? un des noms portés par la Reine à Moorea ? vous voilà en allée ! Et vous, Tahiti, voilà que vous êtes maintenant comme une pirogue sans balancier, devenue le jouet des flots Vous n'avez plus d'autre secours que Dieu... " Ces paroles furent rapportées au commissaire de la République qui m'en demanda le sens. Je lui expliquai qu'il s'agissait d'une simple image familière aux Tahitiens. Mais, en réalité, et je ne le sus qu'après, c'était un indice qu'il y avait une sorte d'inquiétude parmi les chefs et jusque dans le peuple, au sujet de ce qu'allait devenir le pays après la disparition de la Reine. UNE SUCCESSION DELICATE " Malgré ma répugnance à parler désavantageusement de mon mari, je vais être obligée d'entrer ici dans des détails sans lesquels on ne comprendrait pas les faits qui s'ensuivirent. " Le prince Ariiaue avait pris la fâcheuse habitude de s'enivrer en compagnie de mauvais sujets européens avec lesquels il se livrait en public à des fantaisies du plus mauvais goût, intolérables de la part d'un homme de son âge, 38 ans, et appelé à régner. " Une fois, il avait causé un tel esclandre nocturne dans le palais même de sa mère, que le peuple s'était ameuté alentour et manifestait bruyamment son mécontentement. Prévenu, le commissaire de police s'était cru autorisé à intervenir et à arrêter le prince. Désavoué pour la forme, ce fonctionnaire avait été peu après réintégré dans son poste, ce dont la Reine avait cru devoir se plaindre au Président de la République. " Pour ce qui est du reste, je m'abstiendrai d'en rien dire, vu que nous avions tous deux repris notre liberté. Mais les chefs se demandaient avec anxiété ce qu'il adviendrait de Ariiaue et de sa succession, maintenant que soustrait au contrôle de sa mère. Leur réunion à Papeete pour les obsèques les mit à même de s'entretenir de leurs craintes et, après en avoir délibéré ensemble, ils vinrent proposer à ma mère de me désigner pour succéder à Pomare IV, au lieu et place de son fils. Mais, fidèle à la ligne de conduite toujours suivie par notre famille depuis Tati, ma mère s'y refusa absolument. Us chefs, dont le consentement avait été jusque?là nécessaire pour les actes iraéressant le pays tout entier, et en particulier pour la nomination d'un roi ou d'une reine, allèrent trouver mon mari. Ils lui déclarèrent qu'ils mettaient à son élévation la condition formelle qu'il reprendrait la vie commune avec moi, après avoir renvoyé ses maîtresses. Et le roi accepta. " L'amiral Serres, qui faisait alors fonction de Commissaire de la République à Tahiti agit avec autant de rapidité que de vigueur. Il rassembla l'Assemblée législative et lui demanda d'acclamer Ariiaue, Roi de Tahiti, de Moorea et dépendances. Ce qui fut fait. " Avec sa fermeté de marin éprouvé, il avait su arrêter un mouvement de dissidence dont nul ne pouvait prévoir les suites, et personne ne fut plus heureuse que moi d'échapper au sort dont j'avais été un Instant menacée, celui de devenir Reine. " Notre réconciliation avec le Roi fut suivie de la naissance de ma fille aînée, la Princesse Teriinui o Tahiti Pomare venue au monde le 9 mars 1879. Suivant la coutume j'avais été faire mes couches chez ma mère, et fus amenée à y rester, le Roi ayant repris ses anciennes habitudes. Quand le m'en plaignais, il me répondait : * ? Qu'est?ce que cela peut vous faire ? N'êtes?vous pas la Reine ? * Mais, bien que de nouveau séparés, les choses seraient demeurées telles qu'elles, si l'administration locale n'eut songé à transformer le protectorat en annexion pure et simple. " L'ANNEXION La Reine Marau ne participa en rien aux préparatifs de l'annexion. On peut même dire qu'elle fut soigneusement écartée de toute cette affaire. Avec sa mère, elle avait cependant été convoquée à la réunion de chefs qui prépara la déclaration d'annexion. " Nous rentrâmes à Papeete la veille de l'assemblée et, le lendemain matin, un certain nombre de chefs et de cheffesses vinrent prendre ma mère pour se rendre au gouvernement avec elle. A la porte, se trouvait M. Caillet, ancien lieutenant de vaisseau et directeur des Affaires Indigènes. Il déclara à ma mère et à ceux qui l'accompagnaient qu'ils pouvaient s'en retourner, la réunion étant déjà terminée. Très étonné, le petit groupe revint chez ma mère. Mais quelle ne fut pas notre surprise, à tous et à toutes, en entendant bientôt tirer des coups de canon; c'était pour saluer le pavillon de la France, que l'on était en train de hisser en remplacement de celui du protectorat. L'acte d'annexion venait d'être signé par le Roi et par un certain nombre de chefs. " Nous ne tardâmes pas d'apprendre que l'un d'eux, Maheanuu, en voyant ma mère arriver, avait été parler à l'oreille du Commissaire de la République : " Si cette femme entre ici, il n'y aura rien de fait, c'est moi qui vous en réponds. Un mot d'elle, et tout est par terre. Il faut absolument que vous trouviez un moyen pour l'empêcher d'entrer ". " C'est alors que M. Caillet avait reçu mission de la renvoyer sans plus de façons. Sur quoi les membres de la réunion, intimidés par la présence du Commissaire de la République et de son aide de camp, endoctrinés par Maheanuu et, comme tous les indigènes, incapables de résister à une autorité établie, ne sachant pas lire pour la plupart et ne comprenant pas très bien ce dont il s'agissait, se fiant comme ils font encore à la bonne foi de ceux qu'ils sont accoutumés à respecter, furent amenés à signer un acte dont la plupart ignoraient la teneur, ainsi qu'ils me ravouèrent par la suite. " Ce fut seulement en voyant son pavillon amené que Pomare comprit la portée de ce qu'il venait de faire. Il vint s'effondrer en larmes chez ma mère. ? " Comment avez?vous osé ? lui cria?t?elle sur un ton de sévérité qu'elle n'avait jamais encore employé vis?à?vis de lui. De quel droit avez?vous disposé de ce qui ne vous appartenait pas, à vous, un Paumotu! " ? Mais aussi, pourquoi n'est?elle pas venue quand je l'ai appelée ? dit le Roi en me montrant. Et vous-même pourquoi n'êtes?vous pas venue à la réunion ?... " C'est ainsi qu'apparurent les mobiles que le Commissaire de la République avait eu l'art de faire jouer pour arriver à son but. Mais le plus actif de tous, sans contredit, fut la pénurie d'argent du Roi, devenue telle qu'il n'y avait eu besoin que de lui promettre de porter sa liste civile à 60.000 francs par an, la moitié de la somme précédemment offerte par le Commandant Planche. " Signé le 29 juin 1880, l'acte d'annexion fut intitulé : " Déclaration du Roi Pomare V consacrant la réunion à la France des îles de la Société et dépendances ". VOYAGE A PARIS Le séjour de ma mère en France, à la fin de l'hiver 1883?84, peut être compté comme un des plus agréables souvenirs de son existence. Elle fit le voyage par l'Amérique, avec deux de ses neveux Brander qui se rendaient en Angleterre. Elle fut reçue à Paris avec infiniment de courtoisie; et, bien que d'abord un peu dépaysée, elle fut bientôt tout à fait conquise par le charme de la capitale. On lui donne un amiral comme chaperon et on lui accorde une dame d'honneur qui la " conseille utilement et lui évite de se laisser circonvenir " par des importuns. Elle retrouve de nombreux amis connus à Tahiti. Elle est admise et fêtée partout. Sa dignité naturelle est appréciée; ses robes et ses perles font l'objet d'échos dans les feuilles mondaines qui publient sa photographie. Elle voit tout le monde, de la Comtesse de Paris qui lui parle en Reine, à Mme Grévy qui, au cours d'un dîner à l'Élysée, se vante d'avoir vendu pour 250 francs de choux dans sa maison de campagne. Elle tient à tout voir " de Notre?Dame aux égouts ". Félix Faure l'introduit même à la Banque de France et lui met entre les mains " 50 millions de francs, qui n'y furent malheureusement pas laissés ". Elle prend goût à la cuisine et aux vins de France. A Fontainebleau, on me fit déjeuner à l'hôtel de France et d'Angleterre, et je me régalais surtout avec des huîtres de Marennes et des asperges. Et le bon pain en flûtes ainsi que l'excellent beurre de Normandie! Mais je n'en dirai pas autant de l'eau, laquelle n'a pas la même pureté que la nôtre. Aussi je buvais généralement de la tisane de champagne ou du cidre. Et j'y prenais tellement goût qu'on dut me mettre en garde contre leurs effets ". Marau, à la fois " ravie et intéressée " emportait un souvenir merveilleux de son séjour à Paris. Mais plus que les splendeurs des réceptions et la beauté des spectacles, la toucha la visite d'une inconnue et le simple don d'un bouquet de violettes. Elle avait eu l'occasion d'aider à Papeete la femme d'un militaire qui attendait son départ pour rentrer en France. " Enceinte et près d'accoucher elle venait laver son linge dans un petit lavoir en plein air non loin de chez moi, pendant que ses enfants, ? elle en avait déjà une ribambelle, ? ramassaient des mangues tombées à terre. Mes gens en avaient eu pitié et leur apportaient à manger. Un beau jour elle disparut et on apprit qu'elle avait accouché et restait dans une pauvre case dénuée de tout. J'allai la voir, et lui fis envoyer un matelas et diverses choses dont elle avait le plus pressant besoin. Puis elle était partie par le transport et je n'en avais plus entendu parler. Etant à Paris, or me prévint à l'hôtel qu'une dame et une petite fille demandaient à me voir en donnant un nom qui m'était totalement inconnu. Elle insista tellement que je finis par la recevoir, et qui est?ce que je vis entrer ? la mère et l'enfant que j'avais eu le bonheur de pouvoir secourir quelques années auparavant. Elles ne demeuraient pas à Paris même; mais ayant entendu parler de ma venue en France, elle et sa fille avaient fait une longue route à pied pour venir me saluer et m'apporter un petit bouquet de violettes que l'enfant tenait à la main. J'en fus touché aux larmes ". VISITE DE LA REINE DE RAROTONGA " Rentrée dans mon pays après les éblouissements de Paris, il me fallut un certain temps pour me remettre au petit train de la vie qu'on y mène. C'est alors que la reine Makea de Rarotonga, une des îles Cook, passa par Tahiti au retour d'une visite en Nouvelle?Zélande. Accompagnée de son mari, roi d'Atiu, une autre île du même archipel, et d'une suite nombreuse, elle était descendue chez des sujets à eux, venus ici comme travailleurs et formant un petit village sous les cocotiers, un peu plus loin que la pointe de Fare Ute. " Surprise qu'elle n'ait pas été reçue par le Roi, ma mère s'informa et apprit que celui?ci s'était enfui de Papeete pour se dérober aux frais qu'eût entraînés une réception suivant nos usages, lesquels exigeaient que l'on traitât ses hôtes le plus largement possible. Sans plus attendre le Roi, ma mère résolut de lui faire la réception d'usage avec le concours de toute sa famille. Sur ses ordres, quatre grandes prolonges furent envoyées de Papara, chargées à plein du produit de nos terres, sans compter les cochons traditionnels, tandis que nous réunissions, à Papeete, ballots d'étoffes européennes et des nattes en quantités suffisantes. " Assise, seule, sur une natte particulière, Makea se montra profondément touchée de cette démonstration. Elle en pleurait tout haut, aussi bien pendant le discours que pendant le défilé des porteurs et porteuses, les uns en pareu rouges et tricots blancs, les autres en robes pareilles et tous couronnés de fleurs. Ce, tandis que criaient éperdÛment les cochons liés par les pattes et suspendus à des bâtons, et que, accompagnement obligatoire de nos fêtes comme de nos deuils, de jour comme de nuit, se faisait entendre le monotone et sourd grondement de la mer contre le récif alentour. " A la suite de quoi nous nous liâmes avec Makea, qui dut attendre assez longtemps un bateau pour la ramener chez elle. Un jour, son mari devina chez moi le commencement d'une grossesse, et retint l'enfant à venir : " Pour nous deux! " réclama sa femme. ? C'est ainsi que, en outre de ses noms tahitiens, ma seconde fille reçut celui de Takau " teupoko nariki ", d'une appellation de Rarotonga signifiant Takau, la tête des arii. " Jalouse de nous rendre notre hospitalité, Makea invita sa filleule à aller la voir dès qu'elle serait en âge de le faire et lui prépara une réception vraiment princière. Mais elle me réclama aussi et de telle façon que je finis par prendre un petit vapeur qui, en route, devait s'arrêter à Mangaia pour charger des oranges. A Rarotonga, je trouvai Makea jouissant de toutes les prérogatives attachées à son rang, car elle n'avait pas encore donné son pays à l'Angleterre. Le dimanche, avant l'office, elle venait s'asseoir avec sa famille sur un grand banc en tamanu massif placé dans l'enceinte du temple, voisin de sa résidence, et tous ses sujets venaient lui baiser le pied et se ranger derrière elle, en attendant la cloche pour rentrer dans l'église à sa suite. " MORT DE POMARE V " En 1891 ce fut la mort du Roi. Se sentant très malade, et me croyant rentrée de Moorea, il m'avait fait demander à plusieurs reprises, car nous avions, malgré tout, conservé de bonnes relations, et tout ce qu'il a fait contre moi lui a été suggéré par des Européens intéressés à notre mésentente. Nous étions du reste parents, lien beaucoup plus fort chez nous que celui du mariage. " Mais ne me doutant de rien, je m'étais attardée à Moorea et n'en rentrait que comme il venait d'expirer. J'allais aussitôt m'occuper moi?même d'installer sa chambre mortuaire, opération dans laquelle Gauguin me surprit, comme il l'a écrit dans " Noanoa ", à l'occasion de la décoration du palais, lors de la mort du roi Pomare V... " Là, je vis la reine Marau, tel était son nom, ornant de fleurs et d'étoges le salon royal. Comme le directeur des travaux publics me demandait un conseil pour ordonner artistiquement le décor funèbre, je lui indiquais la Reine, qui, avec le bel instinct de sa race, répandait la grâce autour d'elle, et faisait un objet d'art de tout ce qu'elle touchait ". Le Roi laissait une soixantaine de mille francs de dettes, que l'administration française se refusa à payer. Les héritiers n'ayant pas de quoi le faire, vendirent d'abord le domaine d'Afaahiti, à Taravao, mais comme cela ne fut pas suffisant il fallut se décider à vendre le palais et tout ce qu'il contenait, y compris les cadeaux et souvenirs envoyés par Louis?Philippe, l'empereur Napoléon Ill et divers présidents de la République. J'en rachetai autant que nie le permettaient mes moyens. Le palais fut acquis par un étranger établi dans le pays et l'administration qui n'avait pas voulu payer les 60.000 francs de dettes du Roi, se vit contrainte de racheter le palais 65.000 francs pour ne pas laisser s'installer un dépôt de marchandises juste à côté du gouvernement. Lors d'un récent voyage à Tahiti, étonnée de voir une construction aussi hétéroclite que le nouveau palais de l'Assemblée, j'en fis la remarque à un haut fonctionnaire qui me répondit que l'architecte, pour faire local, avait voulu imiter une tortue renversée. En y réfléchissant, cela me sembla avoir un sens. Autrefois la tortue était un mets de choix réservé au arii. Or, voici que maintenant, c'est l'image d'une tortue renversée qui couronne un édifice construit pour remplacer l'ancien palais démoli. Tortue renversée... Passé renversé... Comme quoi il arrive que certains actes irréfléchis donnent à penser. BOMBARDEMENT DE PAPEETE " Au moment de la déclaration de guerre, mon fils était en Amérique avec sa jeune femme. Il se hâta de rentrer pour prendre du service. Mais le gouverneur d'alors refusa, sous prétexte que j'étais anglaise de par mon père. Heureusement que le lieutenant de vaisseau Destremau, commandant de notre petit stationnaire la " Zélée ", et chargé d'organiser la défense de Tahiti, passa outre, arguant à juste litre que l'ancienne reine d'un pays, qui s'était donné à la France ne pouvait être que française ? décision confirmée par Paris, et incorpora mon fils, premier engagé volontaire de la Colonie. " Le 22 septembre 1914, je me réveillai vers les 4 heures du matin, sortant d'un épouvantable cauchemar. J'avais rêvé qu'une escadre allemande de 7 bâtiments de guerre entrait en rade de Papeete. Ses embarcations s'apprêtaient à opérer un débarquement, et mon fils, avec son escouade, venait prendre position pour s'y opposer. Je réveillai mes femmes. L'une d'elles dit une prière et nous nous endormîmes. Un peu plus tard, ma fille Terii survint en coup de vent, m'annonçant que deux croiseurs étaient en vue sans pavillon et qu'on les supposait anglais. ? Jamais de la vie, m'écriai?je. Ce sont des allemands. ? Mais non, maman. On les a reconnus comme anglais d'après les albums de navires de guerre. ? Je vous dis que ce sont des allemands, je les ai vus en rêve. " Et je me levai pour aller regarder. Tout le monde se pressait vers la mer, poussé par la même curiosité. Mais déjà plusieurs personnes se dépêchaient de filer, la femme du gouverneur en tête, dans les voitures pleines de paquets. En même temps le clairon sonnait le rappel aux postes de combat. Le brave commandant Destremau, à qui revient tout le mérite d'avoir organisé notre défense tant bien que mal et avec les faibles moyens dont il disposait, fit tirer à blanc sur les deux croiseurs pour les mettre en demeure de montrer leurs pavillons. Ils ne s'y décidèrent qu'au dixième coup, et se mirent aussitôt à tirer, sans aucun avertissement préalable pour donner à la population civile le temps de se garer. Pour s'en excuser, les Allemands ont, je crois, prétendu qu'un des coups de semonce était chargé d'un obus qui éclata sur un de leurs bateaux, ce qui n'aurait pu être que le résultat d'une erreur ou d'un ordre mal exécuté. " J'avais fait emballer mes papiers et objets les plus précieux dans des malles toujours tenues prêtes pour le cas d'un cyclone, sans pouvoir toutefois me décider à partir en laissant derrière moi mon fils, dont le poste était à la batterie du mont Faiere que les Allemands criblaient d'obus, sans du reste qu'aucun n'ait éclaté, par suite de leur chute dans de la terre glaise. Mais ma soeur Manihinihi, ma fille Terii et d'autres personnes de ma famille que je pressais d'aller s'abriter quelque part hors de la ville, me déclarèrent qu'elles ne s'en iraient pas sans moi. Comprenant que je n'avais pas le droit de leur faire courir un danger auquel ma présence ne pourrait d'ailleurs nullement soustraire mon fils, je décidai à monter dans la voiture d'un de mes neveux qui m'amena au fond d'une vallée à peu de distance de Papeete. " Entre?temps, ma fille Takau avait été prendre ma belle?fille, enceinte de huit mois. A peine étaient?elles sorties de chez cette dernière, qu'un obus traversait la maison de part en part en y mettant le feu. Ce qui n'empêcha pas Takau de retourner chez nous, pour chercher une petite chienne à laquelle elle tenait beaucoup et qui, prise de frayeur, s'était cachée sous un canapé. Elle nous arriva dans une voiture pleine de gens qu'elle avait ramassés en ville, où c'était maintenant un salive qui peut général. Presque toutes en bois, les maisons du quartier commercial flambaient comme des allumettes, ainsi qu'un énorme tas de charbon, approvisionnement de la marine auquel le commandant Destremau avait fait mettre le feu tout de suite, afin que les Allemands ne puissent pas s'en servir. Mais, par un hasard providentiel, deux seules personnes furent victimes du bombardement, un tahitien et un chinois qui avaient commis l'imprudence de rester sur le quai pour jouir du coup d'oeil. Le tir des deux canons étaient surtout dirigé contre la " Zélée ", amarrée à quai et qui fut coulée sur place par son second, le temps ayant manqué pour aller la couler dans la passe en la rendant infranchissable. " Aussitôt arrivés dans la montagne, nos gens eurent vite fait de nous construire une case en feuilles de cocotier. Nous nous y installâmes, à peu près l'indispensable nous ayant été fourni par ma sœur Manihinihi, dont la maison était dans les environs. " Les croiseurs allemands s'étaient retirés après un bombardement qui avait duré plus d'une heure, mais on craignait qu'ils n'allassent opérer un débarquement sur un autre point de l'île. Vers le soir, une de mes cousines entendit le " riorio ",petit grillon qui passe pour servir d'intermédiaire entre nos disparus et nous. Elle nous dit: ? Çà, c'est Tehinatu (une de nos ancêtres). Je vais la consulter. Et elle interrogea: ? C'est vous, Tehinatu ? Le " riorio " se tut. ? C'est bien cela, conclut la cousine. Et elle expliqua à sa supposée ancêtre ? Ecoutez?moi bien. On prétend que les Allemands vont revenir. Je vais vous interroger trois fois. Si c'est non, vous vous tairez. Si c'est oui, vous continuerez voire chanson. Elle lui posa la question à trois reprises, et chaque fois le " riorio " s'interrompit. ? Vous voyez, il n'y a plus de danger. Nous pouvons rentrer. " Mais ni ma soeur ni moi n'avions la même confiance dans l'oracle du " riorio " et nous restâmes dans la montagne. Le troisième jour, Destremau me fit prévenir que nous pouvions revenir en ville. L'état de ma belle?fille me décida à suivre son conseil et, deux jours plus tard, le 27 septembre, ma petite?fille Hinarii venait au monde, un mois avant le temps prévu pour sa naissance. " L'alerte avait été chaude, mais ne devait pas se renouveler, les navires allemands ayant été coulés à la bataille navale des îles Falkand. Dans l'intervalle, nos recrues, Tahitiens et Français parmi lesquels figurait mon fils, furent dirigés sur la Nouvelle Calédonie, pour être envoyés de là en France, où ils parvinrent au début de ?'916. Ils y furent incorporés dans un bataillon mixte, dit du Pacifique. LE BATAILLON DU PACIFIQUE " En juillet 1918, le bataillon du Pacifique était acheminé sur l'Aisne et prenait part à l'offensive du 18, à l'Ouest de Soissons, où il fut durement éprouvé. Grièvement blessé, son chef, le commandant Trouilh, dut être évacué sur un hôpital d'où il écrivait à la date du 15 août : " Je vous avais dit, avant notre départ pour le front, tout le bien que je pensais de nos braves Tahitiens. Je vous avais dit qu'ils étaient intelligents, très souples, très doux, très disciplinés, très sportifs, qu'ils avaient beaucoup de tenue extérieure, ce qui démontre le plus souvent une belle tenue intérieure. Avec cela un esprit excellent, un très vif désir plusieurs fois exprimé, d'aller au feu, d'aller se battre. Je comptais également sur leur amour?propre très développé, chatouilleux même, qui est un levier très puissant entre les mains du commandement quand il sait en user. C'est pour toutes ces raisons que j'étais heureux et fier de commander à ces hommes... Je ne m'étais pas trompé. Ils ont reçu le baptême du feu brillamment. Etant réserve de la Division pendant la marche sur Soissons, nous avons été soumis pendant deux jours à un très violent bombardement par obus de tous calibres. Ils sont restés calmes et souriants, sans la moindre trace d'émotion sur les figures. J'ai vu qu'ils résistaient à l'usure, à l'épuisement nerveux, à l'abrutissement. Ce sont de beaux soldats, de véritables " poilus ". Je n'ai qu'un regret, C'est que mes blessures, m'aient privé de l'honneur de les conduire au feu... Quand vous écrirez à Tahiti, vous pourrez dire à leurs familles qu'elles peuvent être fières de leurs enfants. " " L'armistice surprit le bataillon du Pacifique à Bressy?les?Pierrepont. Partis, au nombre de 1088, les Tahitiens laissaient plus de 300 des leurs ? le tiers de leur contingent ? à reposer en terre de France. Puisse leur sacrifice ne jamais être oublié par ceux qui ont charge de les administrer! Lorsque nos valeureux combattants revinrent au pays, peu avant leur arrivée, ils envoyèrent des télégrammes à ma mère pour lui dire toute leur joie du retour, se délectant à l'avance de la bonne nourriture tahitienne qui leur ferait oublier les privations du front. " Nous espérions que l'administration ne se contenterait pas seulement de palabres, mais ayant appris, qu'en effet, il y aurait force discours et pas grand chose de plus, notre décision fut vite prise, car il n'y avait pas de temps à perdre. Je me rendis dans tous les districts où je vis les chefs, pendant que nous dépêchions quelqu'un à Moorea. Les commerçants me promirent leur concours généreux. Le Secrétaire Général m'accorda la permission de disposer du terrain face au Secrétariat, l'ancien palais. On eut vite fait de construire un très grand abri couvert d'une toiture en feuilles vertes de cocotier tressées, les poteaux étaient cachés par une profusion de fougères, de feuilles de auti jaunes et rouges, tandis que des boules de fleurs de frangipaniers jaunes et des hibiscus rouges, étaient suspendues au?dessus d'alignements de tréteaux, pour servir de tables, recouverts de feuilles vertes de bananiers en guise de nappes. Il fallut faire un grand nombre de couronnes, tant pour la tête que pour le cou de nos invités, car l'on ne saurait concevoir une fête de chez nous sans ces parures embaumées... " Peu après, de grandes prolonges arrivèrent de partout, débordantes de victuailles de toutes sortes. Le district de Papara fut chargé de préparer ce " tamaa raa ", ce festin. De larges trous furent creusés dans le sol, où l'on mit, comme il le fallait, des morceaux de bois quadrillés sur lesquels furent entassées des pierres de rivière, lisses et noires, qui n'éclatent pas au feu. Les pierres rougies à blanc, les tisons non consumés enlevés, les pierres furent étalées à l'aide de longs bâtons pour servir de four et recevoir les aliments à cuire. De gros porcs furent posés à même sur les pierres, tandis que certains aliments, comme les poulets au " pota " et les desserts de " poe ", étaient enveloppés dans des feuilles de bananier passées au préalable à la flamme pour les assouplir et les imperméabiliser, les légumes de toutes sortes: maiore, ignames, taro, fei, bananes de toutes espèces, patates douces, furent rangés sur le pourtour. Puis on couvrit d'abord ce four avec de belles larges feuilles de l'arbre à pain, si artistiquement découpées par la nature, puis des sortes de petits matelas ronds de feuilles plus petites du " purau ", entrelacées, et enfin pour le rendre bien étanche on le recouvrait entièrement de pelletées de terre. Pendant qu'il cuisait ainsi à l'étouffée les mets, on préparait les poissons et les diflérents fruits de mer qui abondaient chez nous, certains poissons marinés dans du jus de citron. Les sauces qui assaisonnent ces mets cuits ou crus étaient à base de lait de coco, de noix de coco, relevés quelques fois de piments rouges. " A ce festin mémorable de " bienvenue " furent conviés ceux du Bataillon du Pacifique qui s'en retournaient à Nouméa, les autres passagers, ainsi que l'équipage de l' " El Kantara ", si je ne me trompe c'est le nom du bateau qui les amena, les curieux attroupés alentour, et, pour que la fête fut complète, suivant le dicton de chez nous, " la terre aussi mangea ". Imaginez la joie de ces enfants du pays ainsi fêtés le jour même de leur arrivée ! C'est ma mère elle?même, qui les accueillit avec la belle éloquence dont elle était coutumière, avec ces inflexions de voix qui faisaient vibrer en chacun les émotions les plus profondes. C'est un garçon de Papara qui la remercia au nom de ses camarades. Ayant été à boni?le école il s'en tira fort bien. LA MORT DE MARAU Elle sera décorée de la Légion d'Honneur en 1924. Le gouverneur Rivet ainsi que le secrétaire Général, M. Solari, vinrent à la maison pour lui remettre cette décoration en toute simplicité. Le commandant Husson de la " Zélée ", canonnière en stationnement à Papeete, avait tenu à être aussi présent accompagné de son Etat?Major. Entourée de quelques membres de sa famille et de notre vieil ami le Docteur Chassaniol, médecin de la famille, ma mère les retint à déjeuner. Une photographie nous a gardé le souvenir de cette réunion. Puis ce fut la fin de sa vie, si pleine d'épreuves, de joies aussi, de satisfactions lorsqu'elle avait pu être utile à ceux de sa race. Je l'appris brutalement à Nice par un télégramme, ma mère ayant interdit que je fusse avertie, pour ne pas m'inquiéter, d'une opération chirurgicale qu'elle devait subir et qui lui fut fatale. Ce fut un coup terrible pour moi, tant il est vrai que dans notre subconscient nous nous refusons à admettre qu'il viendra ce moment cruel de la séparation. Malgré son trépas, un mois seulement après, alors que je revenais chez une amie où je m'étais réfugiée sur la colline de Saint?Antoine près de Nice, je venais de gravir la dernière marche devant sa résidence lorsque je fus éblouie par un éclair fulgurant, juste ?devant moi, pendant que la voix bien distincte de ma chère mère me disait en tahitien " Haere mai ra ! ? Viens ! ". C'étaient les mots par lesquels elle m'accueillait lorsque je revenais à la maison. J'éclatais en sanglots, mes premiers pleurs depuis l'atroce nouvelle, m'efforçant dans ma grande détresse d'obéir, malgré tout, à ses injonctions si souvent répétées qu'elles s'étaient imprégnées en moi?même, un commandement de stoïcisme appris de ses ancêtres " Ne t'accroche pas désespérément à ceux des tiens qui s'en vont, n'entrave pas leur marche ". Je retournai à Tahiti dès que je le pus, les communications n'étant pas aussi rapides alors qu'elles le sont devenues aujourd'hui. Elle m'avait chargée d'accomplir ses dernières volontés. Pendant ce long voyage, en mer, un mois, je bataillais sauvagement avec moi?même pour ne pas arriver effondrée chez nous. Un jour, alors que je me promenais sur le pont, à côté de la cabine de l'opérateur de T.S.F., je vis surgir le même phénomène, le même éclair qu'à Saint?Antoine. Intriguée, je pénétrai dans cette cabine pour en demander l'explication. Nous passions devant l'îlot de Makatea, tout près de Tahiti. Il me fut répondu que c'était sans doute un signal pour appeler télégraphiquement Makatea. Le matin de notre arrivée à Tahiti, de très bonne heure, il faisait à peine jour, " Marehurehu ", je fus réveillée en sursaut, encore toute tremblante du rêve que je venais de faire. Mais était?ce un rêve ? Ma mère était si près de moi ! C'est cela, c'était certainement cela. Dans sa sollicitude elle était revenue m'assurer de sa présence, pour m'aider à affronter l'entrée dans cette grande maison où elle n'était plus. Je regardai par le hublot. Tahiti se déroulait devant moi. Majestueux, l'Orofena se profilait à l'horizon. Le phare de la pointe Vénus était allumé... Je lui fis élever une dernière demeure digne d'elle, le même marae, proportions réduites à cause de l'endroit, que celui de Mahaiatea, celui que Anio et Purea faisaient élever pour leur fils Teriirere i outu rau ma Tooarai lors de la venue de Walllis à Matavai en 1767. Il a été fait avec des rectangles de corail qu'il fallut chercher au fond de la mer et qui avait blanchi au soleil, superposés avec des pierres noires polies du lit de rivière, en escalier, d'un effet saisissant par le contraste du noir et du blanc. Malheureusement le temps ayant mis sa patine, ce corail si blanc est devenu gris. C'est là où ma mère repose. Elle avait préféré être inhumée dans ce cimetière de Papeete plutôt que dans nôtre caveau de famille, attenant au temple de Papara. Tous les ans le 2 novembre, son marae revêt sa parure de fleurs de tiare, de guirlandes de fleurs de frangipanier, rouges et jaunes, ses couleurs. 0, mon incomparable mère comment ne pas t'associer à ce chant de glorification de ce pays qui t'es si cher Je te glorifie ô toi Tahiti nui, mon pays! Tahiti la magnifique, aux vallées luxuriantes Qu'égaye le chant des oiseaux Tahiti, toi qui repose sur le sable noir, Tu tiens allègrement ma lance, l'arc d'Oro Jusqu'à l'infini des cieux Revêtue de nuages, blanc manteau de Taaroa et de Tane Tu portes fièrement ma couronne de ura précieux Illuminée par les rayons vermeils de Raa Tahiti nui, te voilà, ô ma terre natale. Je chanterai aussi ta louange toi qui porte les noms de Marau taaroa te râ o Farepua ? Rejeton de Taaroa, soleil de Farepua ?qui te tient sur Vaiari qui te tient sur Mataiea qui te tient sur Flitiaa qui te tient sur Matavai qui te tient sur Ahurai qui te tient sur le Maro ura i Punaauia qui te tient sur Paea qui te tient sur Tautira qui te tient sur Eimeo Tête élevée des Ha Descendante de Purea appelée O'Berea par les Capitaines Wallis et Cook et de Amo, Teriirere i outu rau ma Tooarai qui se tient sur Papara Le arii des grands yeux des Teva Pluie rouge, pluie de sang Descends, répands?toi sur Tooarai Où elle se tient par son droit de naissance. Et je rendrai aussi hommage à ton amour pour la France, à ton respect pour ce pavillon pour lequel ton arrière?grand?père Tati, et ta mère Ariitaimai ont combattu, pour que soient hissées ses trois couleurs, sur ton pays sacré : TAHITI. SOUVENIRS AUTOUR DE MA MERE SON EXISTENCE A PAPEETE Ma mère vivait à Papeete, dans une grande maison de bois qu'elle avait fait bâtir, d'après ses propres plans, par un charpentier tahitien. On avait dû la couvrir avec des tôles ondulées. Les toits de pandanus n'étaient plus alors autorisés à Papeete, par suite du danger d'incendie. C'est bien dommage car ces feuilles de pandanus entretenaient la fraîcheur à l'intérieur des habitations. Cette maison, sise sur l'ancien " Broom road ", entre le Palais Pomare et la mer, remplaçait la demeure bâtie à la chaux et couverte de feuillage qu'avait longtemps habitée Ariitaimai. Il fallut bien se résigner à la voir disparaître, avec tous les souvenirs de ceux qui l'avaient habité et s'en étaient allés. Lorsqu'elle fut abattue, il s'y passa d'étranges choses, comme si toute une vie dans l'invisible cherchait à se manifester encore dans ces lieux. On vit des apparitions. Des voix se firent entendre. Cela dura quelques nuits. Il faisait clair de lune... La nouvelle maison fut conçue à peu près selon le même plan que l'ancienne. Le grand salon, au milieu, séparait deux appartements. Celui de ma mère était à droite, le mien à gauche, avec un salon où avait été placé le piano à queue dont ma chère maman avait eu la délicatesse de me faire la surprise en le faisant venir tout exprès de Sydney, pour remplacer son piano droit qui, échangé contre un portrait d'elle, s'en alla faire le bonheur de Bopp du Pont, peintre local qui pianotait à ses heures. Car maman était très bonne musicienne. Lors de son séjour à Paris, elle accepte souvent la loge présidentielle à l'Opéra ce qui lui permet d'entendre le Freischutz ou les Huguenots, et ira entendre Manon?Lescaut ou Madame Angot à l'Opéra?Comique. Elle adorait la musique, et avait sur le piano un toucher exceptionnel qui me ravissait. Comme tous les tahitiens elle possédait un sens artistique très développé. La maison était très spacieuse, avec deux larges vérandas à ses extrémités, l'une en face de l'ancien palais, l'autre face à la mer. Elle était entourée d'arbustes aux couleurs chaudes, de plants de tiare et de jasmin qui l'enveloppaient de leur doux parfum. Ces vérandas, vous mettaient à l'abri de la réverbération et de la chaleur, de sorte que l'on vivait très peu dans les chambres. C'est face à la mer que ma mère se tenait le plus souvent; c'est là qu'elle recevait ses intimes, tandis que le grand salon aux murs couverts de portraits de famille et meublé avec ce qu'elle avait pu sauver en rachetant une partie du mobilier du palais lorsqu'il fut vendu aux enchères, ne servait que pour recevoir les visiteurs de marque. Face au salon, il y avait la grande salle à manger en continuation de la véranda, à droite de laquelle se trouvait une autre salle à manger plus petite; ouverte sur le jardin; de l'autre côté, une petite véranda qui donnait accès au jardin et par laquelle on pénétrait là où se tenait le plus souvent ma mère. La demeure de ma mère était autrefois appelée par les Tahitiens te aua, ? la barrière... Ce vocable témoigne du respect qu'on lui portait. Maman préférait la nourriture tahitienne plus simple et plus saine que les plats cuisinés, Heureusement que de son temps, les ahimaa, fours tahitiens, n'avaient pas encore été interdits à Papeete, comme ils le sont devenus, crainte du feu et de l'épaisse fumée qu'occasionnait le chauffage des pierres sur des tas de bois. Finis les bons fours tahitiens où les petits cochons de lait cuisaient à l'étouffée avec tout ce qui les accompagnait. Maintenant, pour des festins, ce sont des veaux rôtis à la broche que l'on fait cuire en plein air. Et c'est un spectacle peu poétique que de voir tournoyer ces carcasses fumantes. Dans un grand hangar à côté de la cuisine à l'européenne, il y avait assez de place pour suspendre des régimes de féi de bananes, des paquets de taro, d'ignames, de patates douces, de maiore, des oranges à profusion; nos orangers n'avaient pas encore été détruits par la maladie. Il y avait un endroit où étaient rangés le bois à brûler, les cailloux qui constituaient le four, les apiu, des feuilles sèches reliées ensemble en paquets pour couvrir les aliments avant de fermer le four avec des pelletées de terre ou des sacs. Il y avait aussi des umete, récipients en bois creux ? des hue, calebasses contenant des morceaux de coco marinés dans de l'eau salée pour les sauces, les noix de coco prêtes à être râpées et les fraîches pour être bues. Bref tout ce qu'il fallait pour la préparation des aliments à la mode de chez nous. Cela communiquait avec la cuisine à l'européenne où trônait Voltaire, notre chef cuisinier. Venu de la Martinique, son pays natal, sur un bateau de guerre amiral ? dont il était le chef?cuisinier, il s'était établi à Tahiti et y avait épousé une femme du pays. Une des spécialités où il excellait, était les beignets soufflés, d'une légèreté sans pareille. Il n'était jamais aussi heureux que lorsque ma mère lui en redemandait. SON ENTOURAGE Ma Mère aimait s'entourer de vieilles gens avec qui elle s'entretenait des choses de notre passé qui disparaissait trop vite à leur gré. Au milieu de sa grande chambre il y avait un grand lit en bois de tamanu sur lequel elle se couchait. Sur des nattes par terre, les vieilles femmes reposaient, prêtes à être réveillées, si ~,v!aman les appellait lorsqu'elle ne dormait pas, pour se faire raconter des histoires ou rouler des cigarettes dans les feuilles de pandanus. Je me souviens très bien de l'une d'elles. Elle s'appellait Tehee, était originaires des Tuamotu, parente des Pomare, grande, vieille, et si décharnée que l'on disait " son nombril va bientôt rejoindre son dos ". Figure émouvante du passé, lorsqu'elle racontait certaines histoires épiques, elle se levait et, soudain, tout vibrait en elle: les yeux, la bouche, les cheveux, la langue. Les gestes de ses mains et de ses bras donnaient vie aux récits qu'elle scandait avec le martellement de ses pieds sur la natte, en une sorte de danse frénétique. Elle est la seule femme de chez nous que j'aie jamais vu faire ainsi. Plus tard, j'eus l'occasion d'observer une gesticulation analogue lors du passage à Tahiti d'un groupe de néo?zélandais en route vers l'Amérique. Ils vinrent saluer ma mère, et exécutèrent devant elle la même mimique au sujet d'un poème où il était question d'un de nos ancêtres, fameux navigateur qui avait été jusque dans leur pays et y avait fait souche. Ces visiteurs nous apportaient curieusement, par ce poème, l'épilogue d'une aventure dont nous ne connaissions que la première partie, celle de la visite d'un maohi, ? nous autres, ?au pays des maori. Car c'est une erreur de nous appeller des maori. Nous sommes des maohi! Pour en revenir à Tehee, lorsqu'elle sentit sa fin approcher, eue fit ses adieux à ma mère. " Vous ne me verrez plus, lui dit?ellle. J'ai entendu l'appel. Je m'en vais, je ne reviendrai plus ". En eff et, arrivée chez elle, elle réunit toute sa famille, se baigna, s'habilla, se coucha sur sa natte et attendit la fin. Elle dit à son fils aîné : " Frappe?moi graduellement à partir de mes orteils jusqu'en haut de mon corps, lorsque je ne sentirai plus rien, ce sera le moment où je vous quitterai ". Une autre fidèle visiteuse, était une femme de Haapiti, à Moorea, petite?fille de celle que sa mère plaça sur une pirogue ancrée en mer dès sa naissance, pour suivre son mari à la bataille de Feipi comme le fait est rapporté dans les Mémoires. Momoa était son nom. Elle venait souvent passer quelque temps auprès de ma mère qui l'aimait beaucoup. Mornoa ne s'était jamais vue dans une glace; or, un jour, où Maman l'envoya dans sa chambre lui chercher quelque chose, on l'entendit interpeller quelqu'un. D'une voix fâchée elle disait : " Vas?tu finir cette comédie ! Quand j'avance, tu avances. Quand je recule, tu recules. " On alla voir, c'était Momoa à la porte de la chambre de maman; devant elle, au fond de la chambre, se trouvait une armoire à glace. C'était la première fois qu'elle voyait sa silhouette devant une glace. Un autre familier de la maison était notre brave Fenuaroa ? descendant des grands chefs d'Opoa à Raïatea, un parent. C'était un personnage comme on en voyait encore à cette époque, conscient de la valeur de ses ancêtres, ayant le respect de nos traditions. Lui aussi fut appelé dans la nuit où ses ancêtres, les requins d'Opoa, vinrent le chercher. Nous ne le revîmes jamais plus. MOOREA ET LE TII OMITO Ma mère ne vivait pas toujours à Papeete. Elle se rendait souvent à Paetou, dans le district de Teavaro à Moorea où ellle habitait dans une grande maison au bord de la mer, devant des pieds de tamanu séculaires qui l'abritaient de la réverbération. Cette maison, elle l'avait fait faire comme elle les aimait. Deux grandes vérandas de chaque côté, des cloisons légères, une partie en bois, l'autre avec des tiges minces de aeho, sorte de joncs qui poussaient sur la colline et laissaient circuler l'air. Le toit en pandanus laissait voir à l'intérieur de la maison qui n'avait pas de plafond, un joli alignement serré de ses feuilles. Vers la montagne, il y avait un tii, pierre taillée représentant une femme de petite taille, appelée Omito, respectée autant que redoutée parce qu'on lui supposait avoir un pouvoir sur les êtres et les éléments. Elle appartenait à notre famille, et avait dû être placée là depuis des temps immémoriaux. Elle gardait le sentier qui menait à la montagne où poussaient le fei, sorte de bananes à, cuire. Lorsque les jeunes athlètes aux corps bronzés couronnés de feuillages en revenaient, ployant sous le chargement de ces lourds régimes de feî suspendus sur de longs bâtons portés sur leurs épaules, ils ne manquaient jamais de s'arrêter pour couronner Omito. Rite immuable qu'il ne fallait pas interrompre. Ce que je ne compris pas alors, dans l'inconscience de mes jeunes années, lorsque je voulus l'avoir plus près de nous à Papeete, pour nous garder. Maman me conseilla de n'en rien faire. Elle connaissait mon caractère décidé; mais elle savait aussi que je ne trouverais personne pour satisfaire mon caprice; et le temps s'en mêla. Nous faisions nos préparatifs de départ pour rentrer à Papeete, lorsque le Maraamu, fort vent du Sud, se mit à souffler ce qui nous força à attendre. Maman me le fit remarquer, non sans malice, ajoutant que peut?être, c'était un avertissement d'Omito. Je me le tins pour dit, me souvenant de ce qui était arrivé à ce pauvre Tom, un vieux marin analais qu'une Tahitienne avait recueilli chez elle à Vaiare, en face de la passe, à quelque distance du domaine d'Omito. Mon oncle, Dorence Atwater, mari de ma tante Moetia et consul américain à Tahiti, voulait faire don d'Omito au musée de sa ville natale. Aucun Tahitien n'ayant voulu toucher à Omito, c'est l'imprudent Tom qui se chargea de cette périlleuse mission. Nuitamment, il alla chercher Omito qu'il cacha sous le gouvernail d'une embarcation qui devait partir pour Papeete au lever du jour. Il s'embarqua aussi. Au milieu du chenal entre Moorea et Papeete, un violent coup de vent faillit chavirer l'embarcation. C'est alors que le maîtrebarreur aperçut soudain sa passagère clandestine cachée à ses côtés. Omito ! Quelle émotion, mais aussi quelle colère. Avec ce seul blanc dans l'embarcation il n'y avait aucun doute possible sur l'auteur de cette profanation. Bien vite on rebroussa chemin et Tom, bien malmené, dut descendre Omito qu'il se contenta de cacher sous la maison qui l'avait hébergé : la propriétaire était absente, partie rendre visite à ma mère à Papeete. Peu de temps après, on vint l'avertir que des choses anormales se passaient chez elle. Non seulement les enfants étaient malades, mais Tom était devenu fou. Toutes les nuits il hurlait ? Omito lui apparaissait sous des formes différentes, pour le tenter d'abord, ensuite pour lui infliger les pires corrections. En rentrant chez elle, elle apprit qu'on avait trouvé Omito sous sa maison. Elle comprit. Elle donna l'ordre à Tom de ramener immédiatement Omito où il l'avait prise; et tout rentra dans l'ordre. RECEPTION A PAPARA Maman aimait beaucoup recevoir à Papara, berceau de sa famille et du noble clan des Teva. Elle y retrouvait l'accueillante maison familiale d'antan, celle de son arrière grand?père, le grand Tati, construite à la façon des missionnaires anglais, à la chaux, avec des poutres apparentes, mais cependant recouverte de pandanus. Très vaste, cette maison était encore agrandie par ses deux larges vérandas, face à la montagne et près de la mer, à côté de la rivière Farearea : maison peuplée de fantômes, dont le principal était Tati lui?même. On y avait conservé son lit, en tamanu rnassif, mais malheur à l'imprudent qui aurait osé s'y installer, même pour une sieste. Immanquablement Tati apparaissait, flanqué de son garde du corps vêtu d'un tihere, d'un cache sexe, tenant à la main une lance. Sur un signe de son chef, celui?ci se saisissait de l'intrus qui se retrouvait sur l'herbe du jardin, brutalement jeté hors de la maison. Ces faits s'étant reproduits trop souvent, ma grand?mère Ariitaimai se crut obligée de faire brûler ce lit. C'est bien dommage ! Près de la maison, il y avait un énorme bloc de pierre très haut et très large, apporté là des Iles?sous?le?Vent, en pirogue. C'était la pierre sacrée qui devait être incorporée dans le marae de Mahaiatea que faisaient alors construire Amo et Purea, pour l'investiture de leur fils Teriirere lorsqu'arriva Wallis en 1767. Déposée là, à côté de la maison, elle y resta, Papara ayant été dévasté. Elle fut du moins préservée et ne servit pas à empierrer la route, comme celles de ce fameux marae de Mahaiatea, détruit par le zèle destructeur des missionnaires anglais, puis par l'administration française qui ne fit pas mieux en y installant un four à chaux. Actes de vandalisme moins pardonnables que nos jeux d'enfants inconscients qui nous faisaient utiliser cette pierre sacrée dans nos parties de cache?cache. A Papara, les réceptions étaient imposantes lorsqu'on faisait appel à son grand himene composé de quelques deux cents personnes. Elles trouvaient place sous la pergola couverte des branches d'un vieux bougainvillier toujours en fleur qui s'étalaient au loin, devant la maison. A la tombée du jour, cette foule respectueuse arrivait depuis les personnes les plus âgées jusqu'aux tout petits que les mères portaient sur leurs bras. Ils s'installaient posément, en demi?cercle, assis par terre sur des petites nattes apportées exprès; les hommes derrière, les femmes et les enfants au milieu. Le faaaraara entonnait le chant que reprenait le choeur à plusieurs voix : les basses, très particulières et spectaculaires, par le mouvement rythmique et saccadé du buste, alternativement balancé horizontalement et plié en deux, pour permettre d'en faire sortir des sons indéfinissables qui ressemblaient aux roulements de la mer agitée; puis les perepere, voix de tête féminines, allégeaient cette masse sonore, chantée tête baissée. Debout, le chef de cet orchestre de voix, le maru teitei, ténor léger, se déplaçait sans cesse, dominait le chant par le chatoiement de ses improvisations. Puis, après ce soulèvement de vagues, le himene calmé exhalait un long soupir; c'était terminé. Un temps d'arrêt, et cela recommençait, inlassablement, sans fatigue de la voix, toute la nuit, jusqu'au matin. C'était impressionnant. Dans le lointain, le mont Tamaiti, se profilait majestueux, immuable. C'est à Papara, je m'en souviens bien, que ma mère donna une belle réception pour Ratu Sukuna, un noble fidjien que les anglais avaient envoyé faire son éducation à Oxford, afin qu'à son retour dans ses îles, il puisse servir de lien entre eux pour le bien du pays. Formule heureuse! Ratu Sukuna s'en retournait à Fidji lorsqu'il s'arrêta à Tahiti. En le fêtant, ma mère voulait en quelque sorte commémorer le passage aux îles Fidji de son ancêtre Taihia, ce fameux navigateur qui alla aussi jusqu'en Nouvelle?Zélande avec de grandes pirogues doubles équipées pour d'aussi longues traversées. A propos de Papara, j'ai reçu ces jours derniers une lettre de mon grand ami Punarii?Handy. Il me confie d'abord: " De votre noble Mère, ? ma Mère vénérée par adoption, ? je conserve précieusement la lettre qu'elle nous écrivit lorsqu'elle nous donna nos noms tahitiens ". Puis il ajoute: " Parmi les nombreux souvenirs que j'ai de la Reine Marau, il en reste un qui m'est le plus précieux et le plus vivace. Un dimanche matin, dans l'été de 1920, le neveu de la Reine, Mote Salmon, alors chef du district de Papara, patrimoine des ancêtres de Marau à Tahiti, avait invité Marau, la Princesse Takau, ainsi que d'autres parents et des amis Tahitiens avec quelques américains, pour un déjeuner sur la véranda, sous les arbres de cette vieille demeure des arii. " La Reine Marau présidait une longue iable. Après le repas, la c conversation dévia et l'on s'entretint de la situation internationale à la suite de la Conférence de la Paix et du traité de Versailles. Et, naturellement, le nom de Woodrow Wilson fut prononcé. " Alors commença une extraordinaire improvisation de Marau. Elle y fit preuve d'une parfaite connaissance de tous les facteurs politiques qui ava'ent joué dans cette Conférence de la Paix, mettant à jour les motifs impliqués par la position des différents personnages en scène. J'ai retenü particulièrement une juste analyse du caractère de W. Wilson, de son aénie, de la grande part qu'il avait prise pour diriger les discussÎe~? comrne de ses faiblesses, de son manque de compréhension qui furen, cause de son incapacité de faire reconnaître le traité par les Etats?Unis et d'amener son pays à la Société des Nations. Les commentaires de Marau furent ceux d'un esprit lucide et d'un grand coeur. Ils la mettaient de plain?pied avec les plus illustres participants de ces assises internationales. Et je ne pense pas qu'il y eut à Paris quelq,,Ai?~11 dont la profondeur de jugement fut de beaucoup supérieur à celui que dont nous témoigna 114arau ce dimanche matin à Papara. " C'est encore à Papara que ma mère reçut des membres de la " Société des Etudes Océaniennes " pour une fête du folklore tahitien. Fête qui fut malheureusement troublée par un incident fâcheux à la suite d'une vive discussion. Un membre actif de la Société, s'entêtait de vouloir à tout prix donner le nom de Piihoro à un ancien marae de notre famille. Piihoro était le nom du chien de Hotutu qui, comme on le verra dans les Mémoires, joua un rôle dans notre famille et de ce fait devint fameux. Mais il n'en restait pas moins que Piihoro n'était qu'un chien. Ma mère eut beau faire ressortir qu'il était impensable de donner le nom d'un chien à un lieu aussi sacré de notre antiquité et que ce serait, de plus, un sacrilège, rien n'y fît. Son interlocuteur, étranger à notre race, ne voulut pas en démordre tant il était persuadé qu'il connaissait mieux que ma mère ce qui concernait sa famille. Excédée, ma mère, s'adressant à son ami M. François Hervé, administrateur des Tuamotu qu'elle avait prie d'être son porte?parole pour cette occasion lui dit : " Laissez tomber, Piihoro s'en chargera ! ". Et, de fait, quelques temps après, une vieille tahitienne vint lui raconter que cette personne était gravement malade, et dans son délire criait sans cesse, en s'attrapant la gorge : " Délivrez?moi de ce chien 1 ". FOI CHRETIENNE COUTUMES PAIENNES Ma mère avait une grande foi en Dieu; mais en ce qui concernait le culte, elle n'allait au temple que lorsqu'il le fallait, dans certaines occasions particulières. Le temple de Paofai avait été construit sur un terrain offert par la Reine Pomare !V pour les besoins du culte; mais, ainsi que cela se pratiquait autrefois, cette occupation ne constituait pas un titre de propriété. On ne recevait qu'un droit de jouissance et pour une destination déterminée. C'était un des rites de notre hospitalité d'accueillir des visiteurs de marque en pourvoyant à tous leurs besoins, y compris des propriétés pour y habiter; cette façon de faire occasionna bien des malentendus, voire même des abus, comme on le verra dans le chapitre: la fin des Atiroo. En ce qui concerne ce terrain sur lequel était édifié le temple de Paofai, la Mission protestante se crut autorisée d'en vendre une parcelle à la Municipalité pour en faire une rue. A son grand regret ma mère dut attaquer en justice rappelant que déjà, à l'arrivée des Missionnaires anglais à lUatavai, ceux?ci ayant pris à la lettre cette forme de notre hospitalité, Pomare s'était vu contraint de préciser que seulement ce qu'ils avaient apporté avec eux leur appartenait tandis que les terres mises à leur disposition restaient sa propriété. Ma mère eut gain de cause. Cela ne fut pas aussi facile; lorsqu'à mon tour, ainsi que les autres héritiers de la Reine Pomare IV, nous fûmes obligés de nous faire rendre le terrain offert par la Reine Pomare IV aux Etats?Unis d'Amérique pour les besoins de leur Consulat, comme elle l'avait fait avec l'Angleterre. Après la suppression de leurs Consulats à Tahiti, l'Angleterre nous avait simplement rendu le terrain tandis que les États-Unis agirent autrement. Ils ne purent le vendre, ne trouvant pas d'acquéreur puisqu'ils n'avaient aucun titre de propriété. Après des pourparlers infructueux avec le Gouvernement Américain, je repris possession de ce terrain vide, ce qui les foi7ça à nous attaquer en justice invoquant la prescription trentenaire. Ils gagnèrent en première instance. Je fis appel quand même, malgré que nous n'avions aucun écrit à leur opposer, me fiant à la Justice immanente. Nous en fûmes récompensés par une circonstance tout à fait fortuite. Qui aurait pu imaginer que le feu prendrait dans une Etude d'avocat?défenseur où se trouvaient enfouis les dossiers de cette époque, et que sauvés de cet incendie, en pleine évidence, on trouverait une lettre du Gouverneur Lavaud, qui confirmait nos affirmations, déclarant que le terrain offert verbalement par la Reine Pomare IV aux Etats?Unis d'Amérique ne l'avait été que pour les seuls besoins d'un Consulat. Le Tribunal d'appel nous donna raison ainsi que la Cour de cassation, les Américains étant allés jusque?là. Soucieuse de nous faire donner la meilleure instruction possible, ma mère nous avait confiées, ma sœur et moi, aux Soeurs; de SaintJoseph de Cluny. Pour mon frère, le pasteur Charles Viénot, directeur de l'école protestante qui porte son nom, demanda à ma mère de le remettre entre leurs mains, faisant ressortir qu'étant protestante, elle se devait de mettre son fils chez eux. Sur sa promesse qu'il veillerait personnellement sur lui"et que son instruction serait confiée à M. E. Ahnne, son adjoint, maman mit son fils chez eux. Elle l'envoya ensuite en Californie, à Santa Clara College dont on lui avait dit le plus grand bien, puis au Lycée Saint?Louis à Paris. Bien qu'ayant fait mes études chez les soeurs de Saint?Joseph de Cluny, je suis demeurée attachée à la religion de ma mère, alors que mon frère, élevé par les protestants, est mort catholique romain. La vie déjoue bien des pronostics ! Ma mère se montrait assez exigeante sur notre tenue et nos manières d'être. J'en eus la démonstration un jour où elle m'avait ammenée avec elle pour assister à je ne sais trop quelle cérémonie au temple de Paofai. J'étais toute petite, le temple trop grand, l'office trop long pour moi et j'avais dû exaspérer ma mère par de vilaines manières car, aussitôt rentrées à la maison, elle se saisit d'un long coupe?papier en ivoire pour m'en cingler les fesses après les avoir mises à découvert. Ma gouvernante, Mama Reva, accourut à temps pour m'épargner cette correction, la première et la dernière que j'aie jamais reçue. Chère, chère Mama Reva, qui entoura mon enfance de tant de sollicitude ! Suivant nos usages nous étions confiées à des membres de la famille, ce qui fait que ma mama faamu, mère nourricière, nous était apparentée. J'ai appris plus tard que mama Reva avait failli, à sa naissance, être victime de la terrible loi " ne souille pas le sang des dieux ". Sa mère était cheffesse du district de Mataiea; elle attendait un enfant et n'avait pas voulu dévoiler qui en était le père. Son vieil oncle en conclut que cet enfant ne devait pas vivre. Pas encore converti au Christianisme, un etene, un païen, un sauvage, disaient les Missionnaires, il n'obéissait qu'aux seules lois de son pays, de sa famille. Il se prépara à les exécuter. La Reine Pomare IV et ma grand?mère Ariitaimai se trouvaient à Papara, district voisin de Mataiea. Certaines attitudes du vieil oncle les avaient intriguées et mises en garde. Un jour elle le virent s'en aller en courant dans la direction du district de Mataiea. Elles firent aussitôt atteler leur buggy et se dépêchèrent de le suivre. Elles arrivèrent à temps. Le vieil oncle était là, tout à côté de l'accoucheur assis par terre sur une natte tenant sur ses genoux l'accouchée, dont il massait les reins pour faciliter l'opération. Le vieil oncle guettait la venue de l'enfant afin de le supprimer dès sa parution, en lui perçant le crâne, avant même que le petit être ait pris conscience de la vie extérieure avec cet os épointé de l'oiseau Uaao, l'oiseau de la mort. Arrêtant son geste la Reine s'écria : " Cette enfant est à moi. Je l'appelle Vavea ". C'est le nom de la septième vague, celle qu'attendent les rameurs, par mauvais temps, pour les faire passer par dessus les récifs pour entrer à bon port. Plus tard, converti, le vieil homme attendri disait à la petite fille, la bourrant de friandises : " Pauvre petite, dire que j'ai voulu te sacrifier ". Ç'aurait été vraiment dommage! Femme au noble coeur, aux doigts de fée. Elle vivait dans la vallée de la Fautaua, au bord de la rivière où elle élevait des canards de barbarie, à cause de la blancheur de leur duvet dont elle se servait pour me faire de jolies couronnes. LE PASSE TAHITIEN Tous ceux qui eurent l'occasion de rencontrer ma mère et d'entrer dans son intimité ont été frappés par son extraordinaire connaissance du passé tahitien et de l'intérêt qu'elle lui portait. Elle a trente ans quand Henry Adams passe à Tahiti. Elle vit alors un peu dans l'ombre de sa mère Ariitaimai; Adams note néanmoins : " Elle s'intéresse beaucoup à l'histoire de Tahiti, à sa poésie, à ses légendes et à ses traditions et, quand il s'agit d'histoires de fantômes, elle les raconte pendant des heures, en y croyant évidemment elle?même ". Quelques années plus tard, au début du siècle, un visiteur écrit : " Marau était intarissable sur tout ce qui touchait le " folklore " tahitien et sa grande expérience en la matière était d'autant plus précieuse que si, dans le vieux pays maori, la tradition n'a jamais été écrite, par contre, la tradition orale s'est toujours transmise avec une grande richesse et une étonnante précision ". Plus d'un quart de siècle après ce témoignage, Jacques Chadourne, visitant Tahiti, est reçu par la Reine à Papara. Il est lui aussi impressionné : " Elle parle ! Sa voix a le débit précis et monotone des dévideurs de généalogies; elle semble remplir, dans un combat secret contre l'oubli du passé et les déchéances des jours présents, un sacerdoce de mémoire. Parfois se soulève d'entre les moires de sa robe, un doigt en avant, ce bras lourd qui ordonnait, sceptre vivant. Dans les silences, l'oeil, jamais battu d'un cil, détourne son tourment hautain. Les vieux récits, les exploits des héros, les chants des terres, les querelles des familles, les règnes, les combats, toute cette confuse légende où le merveilleux mêle sa trame à l'histoire, par sa parole lente et grave, indiscutable, sortaient de leur domaine de sommeil et de fable, Imposaient à notre foi docile leur autorité.. Pourquoi ce soir?là Marau parla?t?elle plus longtemps que de couturne ? Les yeux attachés au faste coutumier du couchant elle y semblait puiser une sombre ardeur d'(?'?vocation. Pourquoi un récit où elle s'attarda fit?il surgir d'un coup tout... ce passé des îles dont la mythologie, l'histoire et la fable tenaient pour nous en quelques légendes, quelques noms... ". LA REDACTION DES MEMOIRES " Ce fut, écrit la reine Marau dans ses " Souvenirs ", après que l'épidémie de grippe espagnole eût fait disparaître les derniers vieillards qui retenaient encore quelque chose de nos antiques légendes et en voyant se lever une nouvelle génération à laquelle personne ne serait plus capable clé rien transmettre, que je conçus le projet de fixer ce qui pouvait être sauvegardé. Je me suis donc attelée à la besogne, et en garde la saiis ' faction d'avoir accomp!i un dernier devoir vis?à?vis de mon bien?aimé pays. " Avant moi, ma mère avait déjà tenté la chose et dicté tout ce qu'elle savait de nos traditions proscrites par les missionnaires. Elle m'a souvent dit comment, sous prétexte de parties de pêche, elle s'en allait au fond des vallées désertes, emmenant avec elle des personnes âgées et versées dans la connaissance de notre passé, pour se faire raconter secrètement par eux ce dont il n'était même plus permis de parler. Ce premier recueil fut enfermé dans un coffre et retrouvé moisi et tout rongé par les termites. Après elle, j'en avais fait autant, et remis mon travail à Jules Janssen, un astronome français, venu ici pour observer l'éclipse toirale de mai 1883. Il parlait couramment le tahitien et s'intéressait beaucoup à notre histoire. Il m'avait demandé de lui confier mes cahiers, se chargeant de les faire publier. Mais je n'en ai plus jamais eu de nouvelles. Espérons que cette troisième tentative ne subira le même sort que les deux précédentes. Quoique beaucoup moins complète que les deux autres, surtout que celle de ma mère, elle ne pourrait en effet plus être renouvelée, ni par moi, ni par plus personne maintenant. " Je vois encore ma mère, jour après jour, remplir de sa belle et noble écriture des pages et des pages qui s'amoncelaient sur son grand bureau. C'était comme un torrent longtemps contenu qui se déversait en un flot ininterrompu, mue, qu'elle était, par un désir fervent de transmettre ce qu'elle savait avant que ne s'éteigne tout à fait la flamme d'un Passé si précieux pour elle. Ecrit d'un jet, entièrement de sa main, cet ouvrage était presque terminé lorsque nous arrivèrent des ethnologues américains du Bishop Museum de Honolulu, aux îles Hawaii : Edward S. Craigwell Handy et sa femme Willowdean. Chaudement recommandés à ma mère, elle les accueillit et leur donna son affection en les adoptant, en quelque sorte, leur donnant des noms de famille, celui de Punarii, " arii de la Connaissance ", i Vaiotaha pour Edward et celui de Raiura, " ciel pourpre " pour Willowdean. Les Handy ayant offert de l'aider, ma mère leur donna l'hospitalité dans la maison proche de la sienne, ce qui facilita leur tâche qui consista à mettre sur pied ces notes en vue de leur publication. Comme ce travail n'était pas terminé lorsque les Handy retournèrent à Honolulu, Raiura emporta le manuscrit avec elle et correspondit quelque temps à son sujet avec ma mère. Commencé vers le milieu de 1920 et achevé en 1922, cet ouvrage ne figurera d'ailleurs pas dans les Publications du Bishop Museum comme l'avaient suggéré les Handy. Ma mère espérait toucher un plus vaste public. Mais, après un essai infructeux d'édition aux Etats?Unis, les choses en restèrent là. Mis en sommeil pendant des années, peut?être ce manuscrit attendait?il, comme dans les contes de fées, d'être réveillé par un coup de baguette magique, à un moment plus propice à sa parution. Après tant d'années d'attente, moi aussi, je résolus de m' " atteler à la besogne ", avec l'espoir qu'enfin ce cher désir de ma mère soit enfin réalisé. Ces " mémoires " avaient été écrits en anglais. Ma mère avait fait ses études à Sydney et se trouvait plus à l'aise pour écrire dans la langue de ses études, quoiqu'elle parlât le français couramment et l'écrivait aussi. Un jour que le Père O'Reilly me rendait visite à Nice, je lui confiai mon intention de traduire en français les " Mémoires " de ma mère. Il m'y encouragea vivement, tout en me conseillant, pour gagner du temps, de mettre ce manuscrit entre les mains d'un traducteur professionnel. Je décidai néanmoins, malgré mon inexpérience, d'entreprendre ce travail moi?même. Ayant vécu tant d'années auprès de ma mère à qui je servais aussi de secrétaire, j'ai pensé que je serais mieux qualifiée pour transmettre sa pensée. Il y avait aussi ces textes en très vieux tahitien, intraduisibles pour les Tahitiens d'aujourd'hui, non seulement à cause de l'ancienneté de la langue, mais par leur ignorance des faits auxquels il est fait allusion. Il fallait, tout en traduisant le plus littéralement possible, en donner surtout le sens. Je m'y attelai, d'arrache?pied, en novembre 1968 et viens d'achever la traduction en ce mois d'avril 1971, bien décidée, à tout prix, de faire revoir le jour à ce Passé prestigieux dont ma mère avait fait la conduite de sa vie; et reconnaissante à la Société des Océanistes de vouloir bien m'assister dans cette tâche. Au cours des heures passées à cette traduction, j'ai retrouvé ma mère, entièrement dépeinte dans ces pages jaillies de son culte pour sa terre natale et ai pu constater que quelques?uns des poèmes mentionnés étaient de sa propre inspiration. Dans les lettres qu'elle m'écrivait, en France, je retrouvais le même élan, les mêmes évocations poétiques. M'ayant cité un poème sur la grandeur et la décadence de son cher Papara, elle ajoutait : " J'en conclus que lorsqu'on a perdu le respect de ses Institutions, c'est la chute... ". Et c'est pourquoi je ne crois mieux pouvoir terminer cette introduction que par cette sentence qu'elle aimait répéter, et qui résume son désir de transmettre ses connaissances aux jeunes générations afin qu'elles les méditent et en inspirent leurs vies. Tahiti ura rau nui Puna vai Tei ue ite vai ? tamae. Tahiti aux dons précieux Vivifiés par les eaux de la Connaissance: Qui jette l'eau, les fanent. Princesse TAKAU POMARE.

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